LIORZH GWENN
ENTRE MER ET GRANIT
 
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    Entre mer et granit, là où la croix brave le ciel et étend son ombre sur le dolmen, où au bas de la falaise, la vague assaille le roc sans relâche, où les nuits de pleine lune, les korrigans dansent sur la grève, j’ai été assassiné.
    La journée avait pourtant bien commencé.
    Janice venait de partir chez ses parents à Morgat. Ayant décidé de rénover leur propriété qui n’en avait d’ailleurs guère besoin – ils possèdent la plus somptueuse demeure de la commune ―, la présence immédiate de leur fille s’était révélée brusquement indispensable. Il est vrai que les deux années qu’elle avait mollement passées à suivre des cours de décoration d’intérieur aux Beaux Arts, études qu’elle n’avait jamais concrétisées par la suite, avaient subitement rendu ses conseils essentiels et primordiaux !
    Cela dit, quelques jours de tranquillité à Liorzh Gwenn (jardin blanc) n’étaient pas pour me déplaire. Ma mère, à la suite d'un vœu à ma naissance qu’elle avait espérée pendant plus de quinze ans avait baptisé ainsi la vieille bâtisse familiale et ordonné de la plantation d’arbustes et de fleurs immaculées qu'Yvon le jardinier entretenait à la perfection.
    Ayant appris cette heureuse absence hier après-midi, j’en avais profité pour décaler mes rendez-vous au centre, au grand dam de Corinne qui ne supportait pas les modifications d’agenda. Mais, après cinq minutes de rébellion, délai maximum que je pouvais tolérer de sa part même si je l’appréciais beaucoup, elle avait fini par s’incliner devant mes arguments autant fantaisistes que mensongers, et m’avait souhaité le bon rétablissement d’une indisposition que j’avais lâchement évoquée pour la circonstance. Les clients d’Ar Ganevedenn (l’Arc-en-ciel) patienteraient, l’esthétique pouvait attendre quelques jours sans grand dommage pour leur santé !
    Dès que le 4X4 de Janice avait disparu sur la route de Gwitalmeze (Ploudalmezau), j’avais emprunté l’escalier de vieilles pierres brillant d’un éclat sombre qui reliait le jardin à la plage.
    Si des nappes de brume flottaient encore au ras des berges du Gouer Ar Milinou (le Ruisseau des Moulins), qui se jetait dans la baie et qui séparait les deux communes de Kersaint et de Portsall, de l’autre côté de l’anse, la croix et le dolmen d’Ar Guiligui, émergeant du champ d’or des ajoncs, resplendissaient dans le soleil acidulé du printemps.
    Venant du large, le vent apportait un parfum d’algue et d’écume et des embruns scintillant de sel. C’était basse mer, mais déjà l’heure d’accalmie entre le jusant et le flot montant lorsque le courant s’inverse.
    Je laissai mon regard errer sur ce paysage si familier que je ressentais à chaque fois une étrange impression d’éternité, immobile au bord de la plage de sable blanc où le temps semblait n’avoir aucune prise, aucune importance.
    Pourtant ce matin, j’eus le sentiment de le voir d’un œil nouveau. Tous les détails ressortaient comme une eau-forte du ciel. Ce fond bleu strié de nuages en fuite au-dessus de la Manche limpide mouchetée par les îlots m'emportait vers des horizons nouveaux.  
    Autour de la crique, la côte granitique et extraordinairement découpée du pays de Léon se prolonge en mer par un vaste plateau peu profond. Celui-ci est parsemé de massifs rocheux émergés en permanence, mais aussi d’une quantité innombrable de hauts-fonds et d’écueils affleurant. Très dangereux pour la navigation – seuls les hommes de la région peuvent s’y risquer –, ce lieu est tout à fait propice à la pêche et à la récolte du goémon.
    Enfant, j’ai toujours pensé que le début du monde commençait ici, dans ce paysage âpre et farouche battu par les vents marins, et non comme son nom l’indique, la fin de la terre. À l’écoute de la rumeur des flots, je savais que cette journée serait particulièrement éblouissante.
    Sur la droite au fond de l’anse, au milieu des roseaux et des herbes sauvages, les eaux de la rivière tourbillonnaient et sautillaient, mêlées d’arcs-en-ciel mouvants. Son murmure invitait à la rêverie.
     Juste devant Liorzh Gwenn, de l’autre côté de la crique, le toit de tuiles brunes de la maison de Marielle, à l’ombre des pins, surgissait au milieu d’azalées et de rhododendrons. Un étranger n’aurait jamais pu deviner que cette demeure était abandonnée depuis des années. Seul Yvon, suivant les ordres de ma mère, entretenait ce lieu avec une constance digne d’un saint. Car Marielle avait dit qu’elle ne reviendrait jamais à Portsall. Mais je soupçonnais fort Mammig  Lucie de conserver l’espoir de son retour un jour.
    Ne voulant pas m’attarder sur l’évocation morose des erreurs du passé, je décidai de longer la baie vers les ruines du château de Trémazan.
    Le chemin fuyant au cœur des dunes creusées par le vent et couvertes d’un gazon rude, plus bas la mer qui déferlait doucement sur les rochers, la fraîcheur d’une lumière délicieuse, la fine salure qui me venait au visage chassèrent les papillons noirs que déclenchait le souvenir de Marielle. Je marchai un bon moment, droit devant moi sur la colline herbue et le sable blanc, l’esprit vide et serein.
    Ignorant que l’Ankou était aux aguets. Mais aucun sombre pressentiment n'effleura ma conscience, aucune intuition prémonitoire ne rompit le charme de l’instant présent.
    Ce sentiment de plénitude parfaite, de bonheur incroyable, je devais le ressentir jusqu’au soir. Au moins, franchissant les portes du paradis ou de l’enfer ― je ne peux encore le dire ― je pourrai affirmer que je suis mort heureux !
    Je continuai mon chemin ainsi jusqu’à la pointe de Landunvez, tentant au passage de remettre un terme sur tous les écueils qui apparaissaient, l’île Verte, Ar Vouric, Mén Guenn, Mén Houarn, Mén Loüet, Penn Ven, les Fillettes, Barbuan… Toutes ces appellations émergeaient de mon enfance, ces toponymes qu’on m’obligeait à apprendre par cœur, mais tellement ancrés dans les esprits et dans la culture locale que cela en devenait un jeu, tous ces vocables choisis en fonction des activités nautiques, de la pêche, du pilotage ou du bornage.     
    Il est évident qu’un homme coupant du goémon à marée basse sur des hauts-fonds et qu’un marin pêcheur tirant sa ligne au large avec son bateau, ne pouvaient pas avoir la même perception du monde qui les entourait, ni des repères identiques de l’espace. Par exemple, la roche sur laquelle les anciens venaient arracher le varech, le trou de sable riche en gravettes… leurs noms correspondaient à l’utilisation qu’en faisait celui qui les avait inventés.
    De plus, d’autres toponymes se sont ajoutés, ceux des lieux que la fantaisie de la nature a plus particulièrement signés de son sceau, les brisants aux formes caractéristiques, le serpent, la baleine... les couleurs spécifiques, noires, vertes… Sans oublier les appellations issues de l’histoire ou des légendes qui ont marqué de leur empreinte les pierres et les grèves de la mer, ainsi que dans les terres.
    Je cédai à mes souvenirs d’enfance, précieux et puissants, et me laissai emporter par leur flot.
    On m’a tellement raconté la vie d’antan que je pouvais imaginer sans mal mon père se rendre à l’usine de goémon à Portsall où il était employé comme contremaître. La cheminée ne fume plus depuis les années 1950, mais elle est toujours là pour témoigner de l’activité économique principale de la région.
    Mon grand-père aussi, je le voyais à son retour de pêche, lui qui partageait son temps entre la capture des crustacés avec ses kevells, ses casiers, et des poissons à l’aide des linennou kaillaoui, les lignes traînantes, ou kordennou, les dormantes comme les palangres.
    Ma grand-mère enfin, qui ramassait avec tant d’autres les algues sur la grève. Une réglementation sévère des récoltes avait été instaurée avec son inévitable cortège de litiges. Chacun ayant son propre secteur, il n'avait pas intérêt à occuper l'espace attribué à un autre !
    Ces images exceptionnelles qui surgirent ce matin avec une acuité toute particulière auraient pu m’alerter, être le signe qui arrivait quelque chose d’anormal dans mon existence. Mais plongé dans le passé, je n’y pris pas garde.
    Bien évidemment, dans ma jeunesse, ces évocations, je ne les ressentais pas ainsi. Elles ne sont que la traduction « adulte » de ce qui était ma vie de petit garçon du fin fond du Finistère, Penn-ar-Bed, ce pays du bout du monde, issu d’une famille modeste.
    Ce dont je me souviens réellement, à travers le prisme de l’enfance, c’est d’un gamin fluet et solitaire, aux cheveux bouclés et aux grands yeux verts. Ramassant des coquillages sur la grève et fabriquant des colliers pour sa mère. Piquant une tête dans les vagues froides et tourmentées en s’imaginant être ar rinkin, un requin. Dénichant les oiseaux, mais élevant une souris dans une boite à chaussure. Furetant dans la lande à la recherche des korrigans et restant dissimulé sous le dolmen des heures à les attendre pour les capturer. Répondant à leurs sarcasmes, mais chantant avec eux quand le vent soufflait avec violence. Construisant des cabanes dans les genêts. Dérobant les pommes du voisin. Pédalant sur son vélo en brandissant son épée plus redoutable qu’Excalibur. Adorant l’institutrice, mais tremblant devant le curé de la paroisse…
    Il y avait l’existence de tous les jours, celle qui paraissait si normale, si évidente qu’il n’était pas envisageable qu’elle puisse changer un jour. La pêche, le goémon, les soirées en famille autour de la cheminée en dégustant crêpes et châtaignes…
    Mais c’était surtout la vie de la mer qui prédominait, celle qui martelait ses heures à la communauté. La nature domestique et collective des récoltes conduisait à la grève une foule de gens qui devaient, pour opérer dans de bonnes conditions, se résoudre à une sectorisation rigoureuse de leur champ de travail. Pour éviter les contentieux, la frontière terrestre des communes était généralement prolongée sur l’estran par une ligne fictive souvent matérialisée par les roches à goémon noir.
    Mais je me rappelle aussi que mon grand-père racontait les conflits dont certains devenaient violents, jusqu’à causer la mort ! Le nom d’un rocher, Merkou an Garred, en conserve d’ailleurs le souvenir, entre Ploudalmezau et Lampol.
    Je suis né dans cet univers. Et si j’ai eu la chance, poussé par ma mère qui cependant n’en a jamais fait, de poursuivre des études auxquelles mon milieu familial ne me prédestinait pas, j’en garde des visions et des émotions, celles qui constituent la trame d’un être humain, dans laquelle il puise ses forces et pose les assises de sa personnalité.
    Je n’ai jamais envisagé d’aller vivre ailleurs que sur cette terre de vent et d’eau à la rude beauté.
    Pourtant, elle a été touchée par la main du Diable ! Et le Diable en ce jour maudit du 16 mars 1978 s’appelait l’Amoco Cadiz venu s’échouer devant la dune de Pozguen. Près de deux cent trente mille tonnes de pétrole brut déversées sur les côtes bretonnes. J’avais treize ans à l’époque. Portsall en a gardé la mémoire funeste en installant l’ancre du supertanker sur le port.
    Les mois qui suivirent furent terribles, mais démontrèrent qu’une certaine solidarité s’établissait entre les hommes devant une catastrophe d’une telle ampleur. Les agriculteurs, les associations écologiques, les habitants, tous ont œuvré de leur mieux pour nettoyer le littoral le plus rapidement possible.
    Je ne veux pas m’étendre sur ce sujet, il fait partie des pires souvenirs que je possède, mais les visions d’horreur de la côte polluée, de ces trois ou quatre mille cadavres d’oiseaux qui gisaient sur la grève, de ces poissons crevés, de ces algues détruites resteront à jamais dans mon esprit.
    Mais que ce soit Dieu ou Lucifer qui règne ici, la Mort est venue me chercher. Ancré à cette terre de mon vivant, j’y suis rivé maintenant pour l’éternité. Le temps s’écoulera désormais muet, aveugle, insaisissable, mais je demeure prisonnier d’une interrogation qui j’espère ne sera pas sans réponse. Qui m’a poussé du haut des rochers ?
    Néanmoins, dans l’ignorance de cet instant fatidique, je respirai l’air salin à pleins poumons. Seuls les sifflements de la brise troublaient le silence, un vent léger qui soufflait au ras du sol, provoquant des mouvements dans l’herbe rêche. Les vagues vert émeraude, frangées d’écume, venaient mourir en douceur sur la plage en contrebas.
    Je marchai longtemps vers Lanildut sur le chemin côtier qui serpentait parmi un amoncellement granitique et stérile. La mer montante soupirait tranquillement le long du rivage.
    Dans la transparence de la lumière, le soleil culminant dans le ciel me rappela à l’ordre. Il devait être largement l’heure de rentrer pour déjeuner. Je décidai de passer par les terres, contournant le vaisseau de vieilles pierres humides qu’était devenue l’ancienne collégiale du XIIIe siècle des seigneurs Tenneguy du Châtel, puis je piquai d’un bon pas vers Kersaint à travers champs.
    À l’entrée du village, un grand peuplier ondulait dans le vent, effleurant la toiture d’une des premières maisons de ses hautes branches. Un jardin foisonnant de glycine en grappes et aux allées bordées de buis fit revivre un instant l’institutrice que j’avais eue pendant des années et qui habitait ici à l’époque. Que de fois avons-nous joué dans son enclos, que de crêpes confectionnait-elle pour les gamins après l’école quand elle savait que les parents rentraient tard du travail ! Son image pourtant de femme austère et peu diserte, au visage large, au front bombé et aux yeux de porcelaine, est restée gravée dans mon cœur. Elle est enterrée dans le cimetière qui jouxte l’église.
    Longeant Notre-Dame du Bon Secours au clocher rongé par la pluie, dont les vitraux rappellent l’histoire de saint Tanguy, fondateur du monastère de la pointe Saint-Matthieu, je rejoignis en quelques pas Liorzh Gwenn.
    Il était temps. Mammig Lucie  m’attendait de pied ferme pour passer à table. Dans son regard se manifestait l’agacement, mais à mon arrivée, un large sourire éclaira son visage et elle maîtrisa sa mauvaise humeur. Pour une fois que je partageais son repas, elle avait mis les petits plats dans les grands et plusieurs mets étaient disposés sur la desserte de la salle à manger.
    En effet, elle refusait de les prendre avec Janice, officiellement pour ne pas nous déranger. Mais je crois bien qu’elle la détestait cordialement même si elle ne m’en avait jamais fait la confidence. Nous avions fait construire une cuisine supplémentaire attenante aux deux pièces en rez-de-chaussée qu’elle occupait afin de conserver, malgré son âge avancé, un semblant d’indépendance.
    Le repas terminé, après avoir jeté un coup d’œil à Merzin dans sa stalle qui attendait placidement le retour de sa maîtresse pour galoper dans la lande, mais qui me gratifia d'un hennissement enjoué, je m’installai dans un fauteuil en rotin face à la mer, m’essayant à la lecture du rapport du dernier congrès des chirurgiens à Rennes, tandis que ma mère se retirait pour sa sieste habituelle.
    L’exposé rébarbatif et le peu de motivation que j’avais aujourd’hui envers la profession me plongèrent rapidement dans un endormissement profond.
    Quand je m’éveillai, les feuillets épars sur les genoux, le soleil déclinait à l’arrière du toit et les ombres s’allongeaient dans le jardin.
    Encore arrimé aux strates du sommeil, il me sembla apercevoir, s’échappant de la cheminée de la maison de Marielle, une légère écharpe de fumée. Le sang en ébullition, je me levai d’un bond. Même sachant que ce n’était qu’une illusion, je décidai tout de même d’en avoir le cœur net.
    J’informai Mammig Lucie qui tricotait dans le salon, je suppose mon énième chandail, que j’avais envie de fruits de mer pour le soir.
    Le poissonnier à proximité se situait sur le port et je partis en direction de Portsall. Contournant l’anse, j’empruntai l’impasse Saint-Usuen qui longeait la propriété de Marielle. À mon approche, une mouette, juchée sur la branche d’un chêne, cria comme un reproche et s’envola en battant des ailes furieusement.
     Le portillon en bois était toujours ouvert et je pénétrai dans le jardin noyé d’ombre, faisant le tour de sa demeure. Bien évidemment, tous les volets étaient fermés, et un désert de silence entourait la vieille maison. Autour des azalées, des aiguilles de pin jonchaient le sol et formaient un tapis doux et moelleux.
    Tout ce qui bouillonnait en moi de souvenirs et de flamme s’était éteint à tout jamais. Ne voulant ruminer d’amers et vains regrets, je quittai les lieux. J’avais rompu les amarres avec Marielle, il était inutile de revenir sur un passé relégué dans l’oubli, qui paraissait n’avoir jamais existé. Un ennui morne enlisa ma pensée.
    Je le chassai en discutant un bon moment avec le poissonnier qui, déjà, s’apprêtait à nettoyer son magasin avant la fermeture.
    Je commandai deux douzaines d’huîtres, des bulots, un crabe, des langoustines, des palourdes et quelques praires. Il se proposa de les ouvrir et de les apporter sur un lit de glace à Liorzh Gwenn, car il habitait près de chez nous.
    Je repris donc tranquillement le chemin du retour, les mains dans les poches, remontant une sente qui donnait directement au site archéologique d’Ar Guiligui  où se côtoyaient le menhir, le dolmen et la croix de granit, au bord d’un promontoire d’où l’on a un point de vue panoramique et remarquable sur toute la côte de la mer d’Iroise.
    À mon arrivée, je fus envahi d’une émotion étrange.
    Sans doute, le texte d’Émile Souvestre affiché sur un panneau à l'entrée du site « C’est debout, sur la pointe de Guiligui, appuyé sur un dolmen et les yeux fixés sur la mer, qu’il faut aller méditer quand la vie étroite du monde vous blesse. On devient fort à cet air de l’océan qui vous coule dans la poitrine. On se sent retrempé et vivace » y fut sans doute pour quelque chose. Pourtant, je le connaissais par cœur.
    Mais, c'est sûrement parce que je venais d’arriver au rendez-vous que le destin m’avait fixé. Un vent du nord s’était engouffré dans la baie. Le sang d’un coucher de soleil inondait l’horizon.
    Je passai devant le menhir, grimpai le sentier à travers les ajoncs, longeai le dolmen, et me hissai d’un bond sur le socle de la croix qui surplombait les rochers d'une vingtaine de mètres. En bas, le long du rivage déchiqueté, la mer avait repris sa guerre contre le granit. Par moments, malgré la hauteur, des embruns frappaient mon visage.
    C’était l’heure tranquille où, dans la baie, les bateaux ancrés tanguaient doucement, d’autres s’éloignaient vers le large ou bien allaient mouiller au port dans un ballet immuable et mystérieux. Les toitures d’ardoise de Portsall qui ponctuaient la côte jusqu’à la pointe de Porsguen luisaient dans le soir encore flamboyant.
    Je ne sais pas combien de temps je restai là, immobile en équilibre sur le socle du calvaire, épaule contre poteau de granit, dominant les flots tel Manawydan, le dieu de la mer et de la navigation, à la proue de son navire.
    Soudain, je sentis deux bras m'enserrer la taille. Tous mes réflexes s’annihilèrent par la surprise. Une seconde après, une main me projetait violemment en avant. Rassemblant tout ce que je possédais de force et d’énergie, je me contorsionnai en tentant d’agripper la croix, en vain.
    Je m’entendis pousser un hurlement, mais les roches glissantes se précipitèrent vers moi, chacune avec plus de rapidité que la précédente. Je ne saurais dire combien de temps dura la chute. Ce fut une vision fugace, une réalité incompréhensible, une souffrance brutale. Puis un éclair rouge fulgurant inonda ma conscience. Dans une stupeur incrédule, le corps brisé, je me vis stupidement immobilisé sur le plat de la dernière grosse pierre.
    J’eus le sentiment de dériver aux confins de la raison et du non-sens. Mais assorti d’une certitude absolue. Si mon esprit vivait encore, c’était bien mon cadavre qui gisait là, les bras en croix, les jambes frôlant les vagues et l’horreur dans les yeux fixant le ciel…