Premières pages SO
 
    C’est au moment où Artus franchit le portail de Lou Cigalou que la joie, le soulagement et l’assurance se catalysèrent en une émotion si violente et si subite qu’elle lui en coupa le souffle. L’avenir s’ouvrait à lui.
        Le coeur battant à se rompre, le sourire grimaçant,  il freina et se gara au bord du chemin. Descendant de la Jaguar d’un pas incertain, il hésita sur la conduite à tenir,  traversa le chemin, ouvrit la boîte aux lettes fixée au tronc noueux,  mit en boule un prospectus publicitaire,  posa un  regard distrait sur la dizaine d’enveloppes du courrier, pesta tout haut que Claire ne soit pas venue le chercher ce matin, jeta le tout sur le siège avant de la voiture et soupira.
        Il fit tous ces gestes mécaniquement, comme si son esprit s’était soudain dissocié de son corps. Il eut envie de continuer à pied, mais les deux kilomètres qui séparaient l’entrée du domaine au mas le découragèrent.
        Pourtant, un peu de marche aurait calmé cette incroyable effervescence qui le tenait. Y renonçant toutefois, il s’appuya dos à la portière, sortit un paquet de cigarettes de la poche de son blouson de cuir, actionna le briquet d’une main qui tremblait un peu, en alluma une qu’il aspira nerveusement, n’en prit aucun plaisir et l’écrasa au sol d’un pied nerveux.
        Il respirait vite, trop vite. Portant la main à sa poitrine, il inspira puis expira à fond à plusieurs reprises. Ce n’était pas le moment de faire un infarctus ! Ces jours derniers avaient été si fabuleux,    si riches en événements, si intenses  en discussions qu’il les avait vécus comme emporté par un ouragan. Il était certain qu’il en subissait maintenant le contrecoup !
        Mais l’essentiel était que son rêve allait enfin se réaliser ! Il en avait désormais la quasi-certitude. La preuve matérielle se trouvait déjà dans le coffre de la voiture, symbole parfait de la reconnaissance suprême.  Juste un dernier accord à obtenir dans quelques semaines, facile à son avis, et ce serait la gloire.  
        À l’horizon de sa conscience, une pensée insidieuse lui troubla  l’esprit  un instant. Cette sale petite pensée qui revenait toujours aux moments inopportuns, récurrente et méchante, que les ans ne parvenaient pas à enrayer.
        Le sourire s’effaça, une faible rougeur colora ses joues,    un tic nerveux tirailla sa lèvre supérieure. Comme d’habitude, il la chassa, impitoyable, comme il l’aurait  fait  d’un insecte dérangeant.
        Le sourire réapparut. Les battements de son coeur se calmèrent, sa respiration se régula, la sérénité revint dans son corps.
        Il laissa vaguer son regard sur la mer d’oliviers qui s’étendaient sur la colline. Au loin en contrebas, au-delà des frontières du domaine,  la Durance qui serpentait mollement entre les monts du Lubéron scintillait dans le soleil déclinant. Il lui sembla qu’elle brillait aujourd’hui d’un éclat neuf.
        Un vent léger soufflait au ras du sol, berçant les coquelicots qui ponctuaient  l’herbe de leurs taches sanglantes entre les rangées d’arbres.
        Ceux-ci, en cette fin d’avril, étaient en pleine floraison. Il coupa avec délicatesse un petit rameau  sur une branche. Plusieurs grappes de fleurs blanches et odorantes se dressaient à l’aisselle des feuilles. Il respira avec volupté les inflorescences. Cette senteur le transporta vers le passé, vers sa mère dont il avait hérité du domaine, qui le tenait elle-même de ses parents.
        C’était une partie de son enfance qui se trouvait là, que lui murmuraient les oliviers. L’autre partie, du côté de son père, se situait en Bretagne. C’était alors le bruit des vagues  se brisant sur les rochers qui lui remémoraient les histoires d’antan.    
        Selon la force des vents, il avait souvent remarqué une grande similitude entre les chants de ses souvenirs. Les images et les sons s’entrechoquèrent dans sa mémoire.  Mais le présent se rappela à lui de manière péremptoire.    
        Méticuleusement, il saisit entre le pouce et l’index une feuille simple, enroulée sur les bords, au pétiole court et à l’extrémité pointue,  qui variait du vert tendre au blanc grisâtre. Il  la détacha de la tige fine, l’examina avec attention. La posant avec délicatesse dans la paume de sa main, il la lissa un moment avec l’index,    pensif.
        Un léger rire s’échappa de sa gorge. La branche d’olivier, le signe du destin ! Il sentit la force couler en lui.
        C’était une fin d’après-midi comme il les aimait. La lumière, ocre et rasante, préludait une nuit paisible. L’air, chargé de parfums doux et sucrés,  était d’une chaleur insolite pour ce printemps, déjà un temps  d’été.
        Des nuages roses s’ourlaient de pourpre dans le soleil couchant et s’étiraient dans le ciel en filant vers le nord. Les oliviers,    à perte de vue,  étaient baignés d’une lueur dorée.
        Autour de lui s’étiraient les ombres. Il se félicita d’avoir pris toutes les dispositions nécessaires afin d’éviter des déplacements ces prochaines semaines vers la capitale. Il comptait passer un été tranquille ici, dans l’attente de la cérémonie prévue à la rentrée.
        Autant il avait été pressé d’arriver chez lui pendant tout le trajet, dépassant tous les véhicules qui gênaient sa conduite, autant maintenant, dès les premiers mètres franchis sur ses terres, il se sentait happé par l’atmosphère paisible du lieu. Mais il savait qu’il ne finirait pas sa vie au même endroit à regarder couler les jours. Il rêvait d’autres horizons.
        Toujours adossé à la voiture, il chercha du regard les ouvriers agricoles, n’en vit aucun. Les seules traces qui témoignaient de leur présence récente étaient les monceaux de branchages non  ramassés au pied des arbres qui passeraient bientôt à la broyeuse.
        Il se trouvait là dans un secteur d’oliviers anciens qu’il avait prévu de remettre en production. Une taille de rénovation était en cours sur plusieurs rangs d’arbres.
        Le bâtiment qui abritait les employés, invisible d’ici, se trouvait à une bonne centaine de mètres derrière le bosquet de chênes-lièges, un peu plus bas. Il ne vit aucun mouvement particulier dans le secteur. Ils devaient être déjà à table devant la télévision. Parfois, le soir,    des sonorités slaves envahissaient le coin, pleines de cris, de musique,  de rires  et de chants. Mais aujourd’hui, tout était calme.
        Quant à Roberto, le régisseur, son logement se trouvait à l’opposé de l’oliveraie, dans l’ancien moulin à huile transformé en maison d’habitation. Il avait fini par convaincre Artus, réticent,  après de longues et impétueuses discussions,  de la nécessité d’en construire un autre plus moderne et surtout plus rentable.
        Le nouveau était situé sur une colline. Son toit banal de shingles émergeait de la dernière plantation d’oliviers, ce qui irritait Artus dès que son regard se portait dessus. Il n’aurais jamais dû céder à Roberto !
        Les jeunes plants faisaient un rectangle plus clair parmi les milliers d’autres répartis sur les plusieurs centaines d’ hectares qui composaient la propriété.
        Au loin, le tintement d’une clochette porté par le vent rompit un instant le silence. Claire devait être en train de faire rentrer les chèvres. Elles étaient sa dernière lubie, ses ” filles” comme elle les appelait.
        Il avait laissé faire, après tout, avec le travail qu’elle abattait, il pouvait bien lui accorder une distraction. L’élevage des chèvres avait été celle qu’elle avait choisie.
        Elle s’était même lancée dans la production de fromages. Encore heureux qu’elle n’ait pas exprimé le désir de les vendre sur le marché ! Mais avec les employés qui vivaient ici, ils étaient consommés au fur et à mesure. Il imaginait mal Claire se commettre dans ce genre d’activités, aussi bucoliques soient-elles. Cela le faisait sourire parfois, mais l’agaçait la plupart du temps.
        Le soleil maintenant se laissait entamer par le massif rocheux dans une brume orangée, faisant chatoyer la mer ondulante des oliviers. La Durance  semblait figée dans son cours en reflétant le brasier du couchant.
        Artus contempla un albatros égaré dans le ciel de Haute Provence, qui planait majestueusement, se laissant guider par la brise. Il eut aimé, en ce moment, être l’oiseau. Aller et venir ainsi des terres vers la mer, puis de la mer vers des horizons nouveaux. Il soupira avec mélancolie.
        Puis il se dit qu’il était temps de rentrer, que Claire devait commencer à s’inquiéter. Il lui avait téléphoné au moment où il passait Gap, l’informant de son arrivée imminente.
        Il s’accorda encore quelques instants de plénitude, décidant d’attendre la disparition ultime du soleil derrière les monts. Celle-ci se fit dans une grande éclaboussure d’ocre et de mauve.
        Réintégrant sa voiture, il emprunta le sentier mamelonné et poussiéreux en direction du mas, slalomant avec précaution en cahotant, tentant d’éviter ornières et nids-de-poule qui se jetaient sous ses roues.
        Il devait absolument voir avec Roberto le moyen de rendre ce chemin plus  praticable ! Cela faisait des semaines qu’il y songeait, oubliant aussitôt, pris par d’autres tâches plus essentielles. Mais c’était décidé,  il lui en toucherait deux mots dès demain, le blâmant par la même occasion de ne pas y avoir pensé lui-même !
        Le chemin débouchait sur une sorte de grande esplanade gravillonnée rase de toutes plantations. Il avait fait agrandir la zone de sécurité l’an dernier,  à la suite d’un feu de broussailles juste derrière la maison. Deux hectares avaient brûlé. Il avait encore l’odeur de la résine et de fumée dans les narines.
        Des langues de feu s’enroulaient autour des arbres. De hautes flammes rouges se tordaient en hurlant.  Quelques pins parasols et  des oléastres trop près du mas avaient été carbonisés en quelques minutes.
        Il avait bien cru que la maison allait subir le même sort. Les journaliers n’avaient pu passer par le chemin ni par les oliviers qui brûlaient aussi. Seul Roberto avait pu venir leur donner un coup de main. Mais trois personnes étaient nettement insuffisantes devant l’ampleur de l’incendie.
        Les pompiers étaient arrivés un peu plus tard, efficaces. Il avait suivi leurs conseils d’aménagement des abords. Il avait également fait construire une piscine dans les semaines suivantes,    plus d’ailleurs comme réserve d’eau potentielle que d’espace de loisir.
        Claire avait été ravie. Précédemment, elle en avait fait plusieurs fois, timidement, la suggestion. Surtout avec les chaleurs d’été qui venaient. Mais  une piscine n’intéressait pas Artus. Il ne savait pas nager, détail qu’il s’était bien gardé d’avouer,  et ne s’y était jamais baigné, prétextant qu’il n’aimait pas les eaux stagnantes et que seuls les mers et les océans avaient sa faveur...  L’incendie avait été au moins l’occasion d’une telle réalisation.
        Une partie de la piscine apparaissait derrière la maison, légèrement en contrebas. Un escalier de vieilles pierres bordé de vasques de géraniums et de plantes grasses y conduisait. Le plan d’eau s’imprégnait du crépuscule violet.
        Justement, où se trouvait-elle donc, Claire ? Les chèvres devaient être rentrées maintenant. Curieusement, elle n’apparaissait sur le pas de la porte.  Diable, elle avait pourtant dû entendre la voiture arriver !
        Il se gara sous un auvent perpendiculaire au mas et se dirigea vers l’entrée, le front barré d’une interrogation.
        La demeure, au centre du terre-plein gravillonné, ressemblait à un vaisseau de vieilles pierres ocre qu’illuminait une bougainvillée exubérante. La lumière vespérale dorait les tuiles de jaune d’or à brun profond en fonction de la hauteur des différents toits qui couvraient le bâtiment.
        Gravissant une volée de marches, il poussa la porte d’un geste brusque.
        - Claire ?
        Ornant le silence, seul le tic-tac de l’horloge lui répondit, hypnotique et exaspérant. Artus réitéra son appel, un filet d’impatience dans la voix.
        Mais il dût se rendre très vite à l’évidence. La maison était vide de tout occupant. En maugréant, il alla décharger le coffre de la voiture de ses bagages, en commençant par une housse de vêtements rebondie qu’il porta immédiatement dans sa chambre et qu’il posa sur le lit avec précaution. Une fois les valises montées, il redescendit dans le séjour et se versa une rasade de whisky au bar. Puis il prit place dans l’un des fauteuils en cuir du salon, faisant tournoyer dans le verre les ors moirés de l’alcool.
        Une des fenêtres était restée ouverte. La brise gonflait les tentures grèges. Preuve que Claire ne devait pas être bien loin. Elle fermait toujours à clé quand elle quittait le domaine.  Que faisait-elle donc à cette heure-ci dehors?
        Il  balaya le salon d’un oeil torve, remarqua que le plafond des voûtes  n’avait pas été repeint comme il l’avait ordonné avant son départ. Par contre, la cheminée monumentale qui occupait tout le mur du fond avait bien été nettoyée. Des bûches surmontées d’un tas de branchages n’attendaient plus que l’allumette pour s’embraser.
     L’âtre était le coeur de la maison. Il lui accordait une attention toute particulière et exigeait une flambée tous les soirs. Du fait de l’épaisseur des murs, la fraîcheur à l’intérieur du mas était constante, même lors des grandes chaleurs d’été. Il s’en réjouissait.
        Il se leva pesamment, alla faire du feu. Quelques instants plus tard, la flamme montait, droite et claire, dessinant des reflets sur les murs blancs.
        Il reprit place dans son fauteuil, après avoir ouvert en grand une autre porte-fenêtre et sirota son whisky. Le soir qui tombait était  habité par le chant des cigales.
        De grands meubles en noyer occupaient la salle, découverts çà et là chez les antiquaires de Provence. Un buffet bas à doucine recouvert d’un marbre noir, une armoire monumentale de style Restauration dans laquelle était rangée la télévision et tous les appareils hi-fi, des guéridons et des consoles disséminés ça et là, un canapé d’angle en cuir brun et quelques profonds fauteuils composaient le principal du mobilier.
        Artus avait choisi chaque élément lui-même, avec patience et détermination, comme pour tout l’ameublement de la maison.  Le décor de chacune des douze pièces avait été soigneusement  pensé.
        Affaire de goût, lui disait parfois Claire qui n’attachait aucune importance à ce genre de choses, auquel il répondait que le goût n’était pas un hasard, mais un savoir !
        Mais la pièce qu’il préférait était  son bureau attenant au salon.  Des centaines de livres occupaient les quatre murs sur plusieurs rangées auxquelles il accédait pour certaines par une échelle.
        C’était son lieu à lui, et à lui seul. Même Claire n’y pénétrait pas. Elle avait son propre bureau à l’étage, où se faisait tout l’administratif de la  propriété et, bien entendu, les travaux littéraires qu’il lui confiait, représentant un travail colossal.
        Claire était multiple. Engagée comme assistante il y avait une vingtaine d’années lorsqu’elle s’était présentée à lui de manière spontanée, bardée de diplômes et surtout des connaissances qui lui faisaient  défaut pour la carrière qu’il envisageait alors de poursuivre,    elle s’était révélée très vite indispensable, manifestant un dévouement qui n’avait d’égal que l’admiration qu’elle lui portait, dont il se nourrissait avec délectation.
        Elle était également devenue, sans combat, sa maîtresse peu de temps après. Au fil des ans, elle était son miroir autant que sa chose. Mais vis-à-vis des ouvriers agricoles, et principalement de Roberto, elle n’était qu’une employée.  Lui était le maître incontesté et Claire la servante. Une servante d’une grande culture, intelligente et discrète,   qui avait su prendre la place de l’épouse dans le lit conjugal bien  avant que le divorce d’Artus fût entamé. Et cela, Roberto dont l’épouse l’avait quitté sans explication, ne lui pardonnait pas. Il n’acceptait aucun ordre d’elle.
        Leurs relations étaient souvent houleuses. La rage de Roberto s’exacerbait devant le dédain de Claire. Artus se jouait d’eux,  intervenant en médiateur, encensant l’un ou flattant l’autre. Mais le plus souvent, il les opposait par de subtiles remarques  censées déclencher les foudres de chaque protagoniste.
        En son for intérieur, il devait reconnaître que Claire ne tombait pas souvent dans le piège. Elle s’acharnait rarement à poursuivre une querelle.  Mais voir Roberto s’y laisser prendre à tous les coups était un réel plaisir !
        Habité d’une mauvaise joie, il s’amusait alors à le réconforter, laissant sous-entendre son manque d’intérêt envers Claire, une certaine lassitude de sa présence qui, bien entendu, était fausse.
    Lorsqu’elle baissait parfois sa garde et se mettait en colère, il lui promettait alors le renvoi de Roberto dans les meilleurs délais, promesse qu’il oubliait de concrétiser évidemment.
        Un sourire narquois flottait sur ses lèvres. Il aimait se sentir maître en toutes circonstances. Perdu dans ses pensées, il ne s’était pas aperçu que la nuit se cristallisait autour de la lanterne de la porte d’entrée. Des papillons voletaient  dans la lumière et pénétraient dans le salon en tournoyant lourdement, se cognant aux murs et aux fenêtres dans un ballet incessant.
        L’air  charriait des odeurs sucrées du bougainvillier, des géraniums et des  cyprès qui ceignaient la piscine.
        Quant aux milliers d’oliviers, ils s’étaient fondus dans la nuit. Seul leur bruissement dans le vent meublait les ténèbres et se mêlait au chant  des cigales. Dans le ciel sans lune, un semis d’étoile brillait.
        Réalisant l’heure tardive et l’absence toujours inexpliquée de Claire, il se leva brusquement, s’arrêta sur le pas de la porte. Le feu somptueux qui brûlait dans la cheminée éclaircissait la pièce, dessinant des ombres mouvantes sur les murs. Sa silhouette se découpa dans le chambranle de la porte, auréolée d’une étrange lueur. Scrutant l’obscurité avec la dernière attention, il maugréa :
        - Mais que fait-elle donc ?
        Il s’apprêtait à remonter dans sa Jaguar pour faire le tour du domaine à sa recherche, quand un bruit lointain de moteur se fit entendre. Le ronflement du quad de Claire reconnaissable entre tous résonnait dans la campagne.
        Quelques instants plus tard, une ombre arrivait en trombe sur le terre-plein, faisant crisser les graviers et chuinter les pneus,  et se dirigea d’un pas rapide vers lui.